Essaimages, boutures et germinations

C’est sur le parking d’une ressourcerie de Nantes que Dominique Leroy m’explique le projet ECOS. Sur ce terrain minéral à priori hostile, l’association Ecos dont il est l’un des fondateurs a créé une serre mutualisée, où elle cultive et préserve des variétés anciennes et rares de plantes. Un exemple parmi d’autres de la kyrielle de projets à géométrie variable lancée par Ecos, ruche bourdonnante, qui affiche en sous-titre : « Art, écologie urbaine, pratiques de voisinage ». Et dont les recherches-actions, laboratoires en tous genres et ateliers s’avèrent emblématiques de cette ruée vers le vert qui voit les artistes multicartes endosser les rôles de cultivateurs (dans toute la polysémie du terme !), constructeurs, fondateurs de collectif, passeurs, acteurs politiques et sociaux. Bref, de se mêler de ce qui les regarde, et nous regarde. Passé par les Beaux-Arts de Nantes, Dominique Leroy s’est intéressé très vite à l’art dans l’espace public et au paysage au travers de ses installations. Fondamentalement imprégné, comme bon nombre d’artistes contemporains, par la question du processus, et de l’évolution de l’oeuvre dans le temps, il a développé des recherches autour de l’univers du logiciel libre. Et le mot libre s’est imposé comme une modélisation de l’ensemble de son action dans ECOS, dont le maître-mot pourrait être «réappropriation ». Réappropriation des savoirs au travers du logiciel libre, de la consommation au travers d’une monnaie locale, du paysage et de la ville au travers de l’autoconstruction et des plantations. Tout cela va dans le même sens : reprendre le pouvoir, et le partager sur ses outils du quotidien, à l’encontre de toutes les formes de privatisation du vivant et du savoir. Et inventer un environnement favorable à des projets artistiques qui s’inscrivent dans une dynamique sociale. Autre mot-clef de l’action d’ECOS, le partage : il s’agit de rassembler les gens au travers de l’hybridation des pratiques. « Je me refuse à séparer la pratique artistique des objets du quotidien », indique Dominique, faisant sien l’adage de Robert Filliou : « L’art, c’est ce qui rend la vie plus inté-ressante que l’art ». À la Maison Radieuse de Le Corbusier à Rezé, où il a habité, il a initié des projets culturels dans l’immeuble et fabriqué le premier pavillon de compostage de Nantes. Multisites, partagé entre un espace d’exposition, une maison de quartier et la serre mutualiste, le collectif démultiplie ces initiatives. L’équipe d’ECOS rassemble autour d’elle une trentaine de membres actifs et fédère un réseau de 300 personnes, autour de cinq ateliers : Agriculture urbaine, Bricolages urbains, Cuisine nomade, Lutherie Bling et Péconomie. Et chacun de ces ateliers essaime lui-même en multiples contaminations : les acteurs des «bricolages urbains» s’activent par exemple à l’autoconstruction des cuisines nomades dans l’espace public. La Lutherie Bling associe à des ateliers de fabrique d’instruments de musique à partir de matériaux de récupération de multiples concerts/interactions qui voient artistes professionnels comme habitants du quartier tester les instruments. Le Peconome, logiciel open source initié par Siraj Izhar,  artiste de Londres en résidence à la Maison Radieuse en 2006, permet à une trentaine de familles adhérentes un échange de temps, de biens et de services. «L’art vient du futur », dit le grand dramaturge Edward Bond ; on serait tenté, ici de renverser l’adage. Le futur viendrait-il de l’art ? Bon nombre d’économistes tels que Frédéric Lordon, comme des philosophes tels que Pierre Rabhi ou Serge Latouche l’affirment : la catastrophe économique et écologique nous guette. Ecos est l’un de ces « Colibris » (1) qui d’une certaine manière l’anticipent. Et proposent un retour au jardin potager (2) qui ne sera ni triste, ni austère, ni rétrograde. Juste, à l’échelle micro, un autre espace du possible, infiniment démultipliable.
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Valérie de Saint-Do

1. Lire l’entretien avec Pierre Rabhi.
2. Le retour au jardin potager est une prédiction de Frédéric Lordon,et la « pédagogie de la catastrophe » une citation de Serge Latouche.

Site internet d’ ECOS :  www.ecosnantes.org