Désigner l’ emplacement

La chaîne hi-fi, équipement stéréophonique domestique, est l’extrémité domestique d’une autre chaîne. A l’autre extrémité se trouve une « tête artificielle », un autre dispositif, similaire, qui tente de capter via un « couple » de microphones ce que capterait physiquement une paire d’oreilles humaines. Entre ces deux extrémités on trouve divers appareils qui ont tous pour fonction de faire transiter dans l’espace et/ou dans le temps ce que capte le micro de droite dans votre enceinte acoustique de doite et le micro de gauche dans votre enceinte acoustique
de gauche. Il est présupposé que votre oreille de droite recevra bien ce qui provient de l’enceinte de droite, et inversement. Si votre oreille de droite reçoit le son provenant de l’enceinte de gauche ça ne va pas. Si cette même oreille reçoit le son provenant autant d’une enceinte que d’une autre ça ne va pas non plus. Et idem pour ce qui arrive à l’oreille de gauche. Dans chacun de ces cas de figure tout le travail fourni par les opérateurs et autres ingénieurs ayant conçue et mise en oeuvre toute la chaîne, dont votre hi-fi n’est que le dessus de l’iceberg, ne sert à rien. Vous êtes sensé disposer vos enceintes d’une certaine manière, et vous placer, pour écouter cette disposition, dans une zone également relativement définie par rapport à ces enceintes. Hors de ces dispositions pas de stéréophonie digne de ce nom!Est-ce que ce que vous avez fait, mal fait, est grave? Vous ne saviez pas, ou encore, on ne vous a pas demandé votre avis. Après tout vous entendez bien du son qui sort de votre équipement audio domestique. Cela semble bien suffire. Et puis les opérateurs ne sont pas auprès de
vous pour vous indiquer comment profiter pleinement de ce qui a été conçu spécialement pour vous. Il ne vous est pas forcément donné d’indications d’écoute. Et vous n’êtes sans doute pas dans la situation de certains mélomanes qui font construire leur habitation autour de leur système d’écoute musicale (très) haute fidélité. Enfin vous avez peut-être l’esprit joueur, retors, frondeur, iconoclaste.
Les constructions de Dominique Leroy placent l’auditeur, lui
indiquent, peut-être indirectement, de se placer dans un périmètre. L’artiste est ici un opérateur d’écoute qui aménage une architecture, ou encore qui la reconstruit. Ses interventions se déploient à une échelle architecturale; au moyen d’éléments de mobiliers: cloisons, structures diverses; ou encore de dispositifs audio: lecteurs CD, magnétophones, enceintes acoustiques et autres haut-parleurs. Les indications que donne l’artiste sont très souvent hautement visuelles, complètement signalétiques. Vues de l’extérieur, c’est-à-dire avant qu’on y entre, les interventions de Dominique Leroy peuvent se percevoir comme des délimitations, des périmètres, des signalisations d’écoutes. Avant d’entendre, le spectateur voit. Et ce qu’il entend par la suite en rentrant dans la zone d’écoute ne concerne peut-être que lui-même, comme
une expérience opaque aux autres.Telle l’orientation des enceintes correctement disposées qui produisent mentalement chez le connaisseur les lignes de projection lui indiquant où se placer pour une écoute optimum assurant une bonne restitution de l’effet stéréophonique les propositions plastiques de Dominique Leroy indiquent, mais cette fois-ci à un public, où se situent les choses à entendre. Le périmètre de l’expérience sonore à vivre est posé. Ce périmètre est défini en lui-même comme une zone de possibles
sonores, de diverses choses parmi lesquelles le spectateur peut déambuler. La zone d’écoute est très clairement marquée, aménagée. Quelqu’un, l’artiste en l’occurence, est venu physiquement tracer le périmètre dans lequel vous vous trouvez et a laissé des traces que sont les dispositifs sonores, les éléments de mobilier et d’architecture. A l’opposé du mystère, ou quiproquos, qui colle à la question de la position de l’auditeur face à son équipement stéréophonique domestique, la zone d’écoute est ici largement précisée. Et l’on est alors, paradoxalement, moins perdu dans ces zones d’écoute qu’on peut l’être chez soi face à son propre équipement audio.
Contrairement au cas de figure de la chaîne hi-fi, qui se présente dans un espace privé, on est ici face à des situations d’écoute publique. Les productions de l’artiste sont exposées, à un public, et dans certains cas en-dehors de la salle d’exposition (trottoir, jardin public, galerie marchande), dans des périmètres qui ne sont plus ceux spécifiques de la présentation d’oeuvres d’art. Dans un espace fermé, espace domestique par exemple, espace aménagé par les usagers eux-mêmes, le périmètre du dispositif est une évidence, ou, pour mieuxx dire, une habitude. On y entre; on en sort, de façon indifférenciée et insignifiante. Dans un espace public le dispositif apparaît pour l’extérieur en terme de seuil, voire d’obtacle. On est dans les parages de la sculpture, mais cette idée de sculpture se dissout au moment où l’on bascule dans l’espace interne de l’obstacle. Dedans, dehors, autour, aux alentours, hors-champ… est-on à la bonne place cette fois-ci?

C’est que l’utilitaire, ici le dispositif de diffusion, devient un élément sémantique. Où se situe le sens de l’oeuvre? Dans le périmètre désigné, ici, le périmètre d’écoute? Ou autour du dispositif? Les travaux de Dominique Leroy sont peut-être en train de se poser cette question à eux-mêmes.

Texte de Luc Kerleo, 2006